Le regard anarchiste de Simone Weil sur l’argent et la condition humaine

Le texte discuté est extrait de L’enracinement. Simone Weil écrit : “La condition humaine, c’est-à-dire la dépendance d’une pensée souveraine, capable de concevoir et d’aimer ce monde et l’autre, rendue esclave d’un morceau de chair qui lui-même est soumis à toutes les actions extérieures, cela est beau. Qu’il y ait là de la beauté, c’est infiniment mystérieux. Mais en fait, il en est ainsi. Dans l’art, tout ce qui évoque la misère humaine dans sa vérité est infiniment touchant et beau. La richesse anéantit cette beauté, non pas en apportant un remède à la misère de la chair et de l’âme soumise à la chair, car aucun remède ne nous est accordé ici bas, mais en la dissimulant par un mensonge. C’est le mensonge enfermé dans la richesse qui tue la poésie. C’est pourquoi les riches ont besoin d’avoir le luxe comme ersatz. Depuis qu’on a enlevé aux pauvres les biens de la pauvreté, eux aussi ont besoin de luxe. Seulement ils ne l’ont pas. Un petit bistro, où sont dévorés pour quelques sous des repas sommaires, est plein de poésie à en déborder. Car il est vraiment un refuge contre la faim, le froid, l’épuisement; il est placé sur la limite, comme un poste frontière. Cette poésie est déjà tout à fait absente d’un restaurant moyen où rien ne rappelle la possibilité que les hommes aient faim. C’est à cause du mensonge de la richesse que saint François n’en a pas voulu. Il a cherché dans la pauvreté non pas la douleur, mais la vérité et la beauté. Il cherchait la poésie du contact vrai, conforme à la vérité de la situation humaine, avec cet univers où nous avons été placés. Aimer la poésie de la pauvreté n’est pas un obstacle à la compassion pour les pauvres. Au contraire, car la compassion est la racine de cette poésie.”

Toute la réflexion morale (chrétienne) et politique (communiste et gaullienne) de Simone Weil repose sur la distinction de la Force et de la Grâce, telles que définies ci-dessous.

Force : rapports de pouvoir, domination et soumission. Règne de la Nécessité : c’est le réel en tant qu’il réduit implacablement à l’impuissance, écrase, tue, anéantit. 

C’est la condition tragique et naturelle de l’homme sur terre. Cette nature pousse l’homme à abuser de son pouvoir jusqu’à le rendre inhumain. C’est cette démesure que les Grecs nommaient Hubris et qu’Homère décrit et critique dans le poème de l’Iliade – qui est tout le contraire d’une apologie de la force. Pas d’apologie de la violence, une description de l’illusion enivrante et aveuglante de toute-puissance qui expose même les vainqueurs à l’humiliation de la défaite.

Le Destin de la Force est de se briser elle-même sur le mur du réel (représenté par la volonté des Dieux) : le bourreau se déshumanise en se pétrifiant l’âme, avant de devenir à son tour, sous l’action d’une justice contraire appelée Némésis, la victime de sa victime…

La Grâce est la destination spirituelle ou surnaturelle de l’Homme, l’intervention surnaturelle, dans la vie humaine, d’une puissance qui le dépasse. Naturellement vulnérable, infiniment fragile en dépit des illusions contraires toujours provisoires, l’humain a la possibilité d’en devenir conscient (cf. Pascal), et de s’ouvrir à cette puissance impondérable (= qui ne pèse rien dans le jeu des forces naturelles), mais qui peut le sauver de sa misère, c’est-à-dire de la cruauté, de la violence. Sauver ce monde : de l’océan de cadavres, et de l’esclavage auquel est réduite la foule des humains. 

NB : S. Weil oppose cette sagesse grecque et celle de l’Evangile à celle de l’Ancien Testament et du Talmud dans lequel elle lit (ou pense lire) une apologie littérale de la violence (ex. livre de Samuel, etc.). 

Problématisation : S. Weil discute le sens de l’argent/richesse/luxe dans la condition humaine. Elle contredit l’équation argent=bonheur, et le lieu commun de l’argent qui “fait le bonheur”. 

Argumentaire : (Majeure) La condition humaine (l.1) = lutte d’une liberté (ou “pensée souveraine”) contre la “misère” (l.4). Nous dépendons de manques, fragilités…

(Mineure) Or l’argent (l’équivalent universel des échanges) est un moyen de pouvoir : il permet de dominer/soumettre le réel pour se procurer ce qui manque, mais il prive du “contact” (l.15) par lequel les autres nous donnent ce qui nous manque. Il donne une indépendance qui nous rend les autres superflus, et ainsi il déshumanise, réifie. (Ex. : qu’y a-t-il de moins dans une relation sexuelle tarifée? Que perd-on en payant?)(Conclusion) : L’argent qui rend économiquement indépendant n’est qu’un “erzats” (l.8) (substitut ou simulacre) de bonheur, un ‘mensonge’ (l.7). Il masque la vérité (l.14), la beauté et la poésie (l.3)de la condition humaine qui ne s’accomplit que lorsqu’on reconnaît sa “dépendance” (l.1). L’humanité ne s’accomplit pas dans les relations de pouvoir (dont l’argent est un moyen) mais dans les rapports de puissance, càd. par la mutualisation de nos impuissances ou la compassion (l.17) qui permet de combler réciproquement nos besoins.