Une lecture théologique de l’histoire de la multipolarité
A tous les artisans de paix qui soufflent sur la lumière pour écarter les ténèbres…
Prologue
Au commencement était la puissance. La puissance était force de vie, pur désir d’exister, et tout ce qui désirait vivre et exister était puissance.
Or la puissance était dans le monde des rapports de pouvoir et l’humanité y restait aliénée. Et l’humanité ne l’a pas reconnue. Mais à ceux qui l’ont reconnue et qui croient en elle plus qu’aux forces de la division, il a été donné de devenir apôtres de paix pour un nouvel ordre mondial multipolaire.
La puissance s’est manifestée dans le monde, et nous célébrons sa gloire finale à l’écart de la violence des rapports de force et de domination. Les hommes de bonne volonté oeuvrant pour réaliser la Communauté de Destin en rendent témoignage et proclament : “Après les guerres sans fin de l’Occident global qui ont accaparé le monde, viennent les Trois Initiatives Globales pour une Architecture de développement, de sécurité et de civilisation. Elles réhabilitent le bien commun contre les détenteurs privés, et rétablissent les droits de la puissance, contre ceux du pouvoir. Parce qu’avant le pouvoir était la puissance”. Ses apôtres témoignent de son Plérôme dans la grâce : ils n’ont pas cru aux forces de la géopolitique, mais ils proclament la vertu surnaturelle des liens de coopération. Ils ont reçu grâce sur grâce pour nommer le Logos, le point Oméga de l’Histoire, le Christ universel.
Notions clés : puissance vs. pouvoir; Ordre mondial multipolaire et Communauté de destin pour l’humanité; Architecture de développement, de paix et de civilisation; bien commun/ vs. bien privé; Plérôme; Grâce; Logos, point Oméga de l’Histoire, Christ universel.
- De la Genèse de la multipolarité
Avant d’être une volonté, la multipolarité a bien d’abord été un fait qui s’est construit au fil du long processus millénaire de la révolution néolithique. Elle est le fruit d’un processus évolutif de la vie sorti de la “soupe primordiale”, qui se complexifie par un hasard dirigé depuis 3,5 milliard d’années pour étendre son champ relationnel afin de devenir conscient. La vie veut se connaître. La conscience est son dernier instrument.
Au paléolithique, la vie du chasseur-cueilleur était précaire. Certes, l’humanité avait depuis longtemps inventé des outils (2,5 millions d’années depuis le premier silex) et elle avait acquis la maîtrise du Feu (il y a environ 500 000 ans) autour duquel les premiers foyers de société s’étaient créés; elle s’était hissée au sommet de la pyramide alimentaire, mais les jeûnes forcés par des hivers trop longs et les caprices météorologiques lui étaient trop souvent fatals. Il y a environ 10 000 ans, la révolution agraire qui permit de domestiquer les céréales et les animaux fut la réponse idoine à ce problème persistant, et elle engendra à peu près simultanément les premiers foyers de civilisation, les premières cités-Etats du néolithique tardif, en Amérique centrale, en Egypte et Mésopotamie, dans la vallée de l’Indus et les grandes plaines de Chine centrale.
Cette révolution technique devait donner à l’humanité de nouveaux moyens de puissance, c’est-à-dire de conservation, qui l’affranchissaient en partie des aléas de la nature. Ce processus d’abstraction a donné à la vie des nouveaux citadins les garanties de leur perpétuation et de leur essor démographique.
Il n’alla toutefois pas sans déception, dispute et contestation, comme en témoignent les premiers textes consécutifs à l’invention de l’écriture. Après être sortie du sein fusionnel de la nature originaire, l’humanité s’est clivée et retournée en partie contre elle-même dans un geste violent comme un fratricide. Car tous les hommes n’avaient pas accepté de croire aux promesses d’une sédentarité qui dissimulait péniblement tant de menaces d’aliénation. L’objet de la domestication en cours n’était pas seulement la céréale ou l’animal, mais bien l’humain lui-même (J.C. Scott). Des conflits s’ensuivirent dont les textes fondateurs ont consigné le souvenir. Le chapitre IV du Livre de la Genèse raconte le meurtre d’Abel par Caïn. La victime était ce peuple de bergers nomades dont l’orgueil était insupportable à l’agriculteur sédentaire. Caïn l’assassin est l’archétype du cultivateur sédentarisé devenu à ce point étranger à son frère qu’il ne peut plus le nommer que par la tare qui justifiait son sacrifice, à savoir l’orgueil – puisque tel est bien en hébreu le sens du mot Abel.
Ce mythe tragique retrace le processus fondateur d’une culture qui sanctifie le paradigme du pouvoir comme matrice des rapports violents de force et de domination. Le discours d’autojustification du vainqueur restitue cependant l’angoisse et la culpabilité qui l’accompagnent : le Dieu de la Genèse protègerait Caïn de la colère légitime que son acte suscite, en le bénissant sept fois et en bénissant même ses descendants jusqu’à soixante dix sept fois. Comme Freud l’a rappelé, la culture est un produit de cette mauvaise conscience, son refoulement plus ou moins raté : elle est une mystification de la violence fondatrice. Sa prétention civilisatrice est contredite par une dissonance que rend le motif biblique de la Chute. Et la bénédiction de Caïn est l’antiphrase de sa condamnation spirituelle.
Comment dès lors faire téchouva, se repentir et réparer l’unité déchirée du monde, retrouver le chemin pacifiant de l’innocence originelle ? En reconduisant l’aveuglement collectif des rapporrts de pouvoir par les mythes mensongers qui cultivent des images d’ ennemis ou bien en inventant de nouveaux moyens de liaison? Car lier vraiment ou relier, c’est surmonter le simulacre de relations que sont les relations rivales (minées par les passions tristes de l’envie, de la haine et de la culpabilité, par le ressentiment envers autrui et soi-même), et c’est faire acte d’intelligence : c’est le projet de toute vraie religion, de toute démarche véritablement rédemptrice (R. Girard). C’est à cette hauteur que culminent les Evangiles, la Bhagavad Gita et le Daodejing, et des auteurs inspirés tels que Montaigne, Spinoza, Saint-Exupéry ou Simone Weil.
- L’Apocalypse de l’unipolarité
Quelques anthropologues (M. Sahlins, J. C. Scott) ont montré que les premiers États de la fin du néolithique ne furent pas des espaces idylliques de sécurité alimentaire : les stocks de céréales concentrèrent les rongeurs vecteurs de maladies épidémiques, et la promiscuité du nouveau style de vie fit prospérer les conflits. Leurs murs d’enceinte devenaient donc indispensables, non pas comme remparts contre la menace de pilleurs extérieurs mais comme moyens d’enfermement pour les populations de l’intérieur. Moins comme forteresses que comme espaces de confinement pour une humanité à domestiquer. La main d’œuvre populaire rendue docile abandonnait la Plus-Value de son travail contre la promesse d’une abondance alimentaire, au profit de classes dirigeantes accumulant richesse et autorité. Selon l’analyse marxiste, la révolution néolithique se définit par l’invention de la valeur d’échange qui est une technique du pouvoir. Les archéologues qui ont exhumé les tablettes d’argile mésopotamiennes inventées pour consigner les premières dettes et les économistes nous expliquent comment, du shekel mésopotamien aux pièces d’or du roi Crésus en Lydie autour du VIIe siècle av. J.C., la monnaie a permis d’anonymiser les dettes pour accroître le flux des échanges, l’interdépendance et le contrôle des populations.
Mais la répartition inéquitable du surcroît de richesses produites, entre les masses productives et les classes dirigeantes était un facteur de désunion, de contestation, d’insociabilité. Les inégalités créèrent les rivalités jalouses et le sentiment d’injustice. Le projet de sociabilisation exigea qu’on les punisse sur la base de lois. Les premières furent fixées autour de 1850 par le roi mésopotamien Hammourabi; nous les connaissons par le Décalogue qui les a reprises à son compte. La loi du Talion “Un oeil pour un oeil, une dent pour une dent” définit par exemple pour la première fois le rapport d’équivalence qui doit rigoureusement lier le tort et le montant de la réparation, afin de stopper les surenchères tragiques de la vengeance. L’humanité inventait les lois qui lui permettaient de contenir les risques de contagions mimétiques. Le commandement d’Exode 20 précise clairement : “Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient”. Dans la promiscuité des nouveaux Etats-cités, le prochain n’était plus un semblable : il était devenu un rival. Il fallut donc compenser la disparition des solidarités des tribus nomades par une législation extérieure. Le nouveau devoir d’amour du prochain témoigne de cette perte des liens naturels (Lév. XIX, Mc XII, Mt, XXII).
Les nouveaux liens économiques, juridiques et moraux ont dès lors pu nourrir des rêves d’unification politique du monde, et même des fantasmes de domination hégémoniques. Entre la fin du néolithique et l’Antiquité en méditerranée, ils prirent la forme politique du despotisme et de l’impérialisme. A l’exemple des grecs qui suivirent Alexandre le Grand, les romains, byzantins, carolingiens, germains, américains se sont tour à tour disputés l’impérium de l’hégémon. L’imaginaire d’un Mal identifié au barbare étranger ou à la figure inquiétante de l’Autre, donna à l’impérialisme et à l’hégémonie la force de persuasion qui manquait à leur argumentaire. On aurait pu envisager ce rapport à l’Autre sous un jour plus coopératif, mais nombreux sont les peuples qui s’y sont essayé et ont toutefois dû disparaître : ce fut le cas des confédérations gauloises sous la poussée de César jusqu’en -50, et de ceux que, plus tard aux XII-XIIIe siècle dans le Midi de la France, les Croisés ont appelé Cathares; ce fut aussi le cas des dynasties chinoises Song ou Ming, vaincues et remplacées par des envahisseurs extérieurs.
L’avènement de l’époque moderne, pourtant si avide de progrès, n’a pas diminué l’emprise de la violence impérialiste sur l’histoire. Elle l’a même plutôt exaltée, la Technique lui octroyant des moyens de destruction redoutables. L’Empire Germanique s’effondre certes au début du XIXe siècle, mais sous la violence du nouvel impérialisme français de Napoléon arrêté par celui des Britanniques, eux-mêmes disputés par le IIe Reich, etc. Qu’on fasse commencer cette modernité aux voyages de Magellan, Colomb et de Vasco de Gama, autour de 1492, ou qu’on l’origine un peu plus tôt dans l’émergence d’une caste de banquiers commerçants au tournant du XIII s., le paradigme du pouvoir – le modèle d’une force s’imposant verticalement sans recherche de consentement- critiqué par Machiavel et Spinoza, s’est prolongé dans la matrice des nouveaux Etats-nations modernes, ses versions américaines, françaises, anglaises, allemandes ou japonaises. En déclinant ses poisons – génocide, esclavagisme, colonialisme, fascisme – l’impérialisme a révélé les contradictions qui minent ses fausses promesses de bonheur : chez Fukuyama ou Huckabee encore, elles restèrent associées à celle d’une domination sans partage (celle de la démocratie libérale ou du grand Israël).
La modernité politique dont le pouvoir repose sur le tandem des capitalismes foncier, industriel et financier, est entré dans la phase terminale d’une crise existentielle après 530 ans de domination historique. Théoriquement capable d’une critique radicale de son projet, mais politiquement rétive à en tirer les leçons, elle est contestée par l’émergence de récits alternatifs venus du Sud Global. La prédation financière rendue visible par la crise des subprimes, son narcotrafic (vanté jusqu’au cynisme dans les Guerres de l’Opium) et de ses paradis fiscaux, l’abus du droit d’ingérence dans les Relations Internationales, l’hégémonisme réaffirmé dans les guerres par proxys et le spectacle de la décadence financière et sexuelle de sa caste ou de ses classes dirigeantes entre 2008 et 2026 ont signé la fin de l’ascendant moral de l’Occident global. Ils révèlent l’apocalypse du paradigme du pouvoir qui, au double sens du terme, apparaît à présent comme dévoilement de violence et catastrophe anthropologique pour la civilisation. Car aucune civilisation ne peut exister si la classe dirigeante qui tire sa légitimité de la prospérité collective se donne la liberté de l’exploiter à son profit exclusif et de la faire dépérir.
La géopolitique fut l’outil intellectuel de cette domination, immunisée contre toute critique morale par une description agonistique de la réalité politique. C’est donc un discours illusionné, faussement descriptif et hautement prescriptif, fondé en vérité sur la distinction manichéenne de l’ami et de l’ennemi à punir ou à combattre. La science politique qu’on fait naître avec Machiavel, et la géopolitique qui fut son rejeton, de Mackinder à Carl Schmitt ou Brzezinski, s’était ingéniée à naturaliser la violence. Elle s’est imposée comme le langage de substitution des classes dirigeantes, contre la philosophie qui était encore au XVIIe siècle le langage du diplomate Leibniz. Elle a donné à l’humanité toutes les raisons d’oublier qu’elle ne peut être chez elle dans la violence des rapports de domination.
A contrario donc, la philosophie des BRICS qui soutenait déjà en substance la proclamation du “principe de coexistence pacifique” par la Conférence Bandung (1955) et le G77, proclame que l’homme n’est lui-même et véritablement chez lui que dans les relations de partenariat. Elle s’oppose à la fiction des rapports naturels de prédation et à la définition hobbesienne de l’homme comme un loup pour ses semblables. Elle n’adhère donc pas substantiellement à l’idéologie individualiste des droits de l’homme. Simone Weil a montré, dans l’Enracinement, que si l’humain est par essence un être de relation, il fallait le penser à partir de ses devoirs envers les autres, plutôt que des droits naturels censés le protéger des autres. Elle a rappelé aux années les plus sombres du XXe s., l’obsolescence de la Force et les promesses de la Grâce. C’est cette maturité qui avait manqué à l’Occident moderne enfermé dans son paradigme du pouvoir. Mais c’est ce manque que veut combler le paradigme des rapports de puissance qui vient rayonner dans la postmodernité.
- La parousie du nouvel ordre mondial multipolaire
La période moderne qui s’ouvre en Occident au XVIe siècle par les Huit Guerres de Religion est le symptôme d’une régression civilisationnelle. Après des siècles de Croisades et la Guerre de Cent Ans, un foyer d’entropie européen s’amplifia et contamina le reste du monde. Cette fièvre de décivilisation se théorisait entre le XVIe s. et le XVIIe s., par une science politique du lion et du renard (Machiavel), du loup et du Léviathan (Hobbes), que la géopolitique (Mackinder) consacrait sous prétexte de s’en assurer la maîtrise. On ne s’intéressait qu’aux moyens de gagner les guerres; on ne se souciait plus de gagner la paix. A la combinatoire leibnizienne des points de vue et des intérêts multiples, à l’éthique spinoziste qui se proposait d’augmenter notre puissance par la connaissance des notions communes, au vieux projet chrétien d’une Cité de Dieu ou au projet kantien d’une Paix perpétuelle, la géopolitique substituait le culte savant de la force, pour lequel la maîtrise des facteurs déterminants matériels de la victoire dispensait désormais de toute réflexion philosophique, anthropologique ou morale, sur le sens de l’humanité. Marginalement, une minorité de philosophes – Jean Jaurès, Simone Weil, et quelques autres- ont tenté de mettre en garde. Ces mauvaises consciences n’ont servi, dans le meilleur des cas, que de caution morale à l’Occident.
Mais des temps nouveaux sont en travail d’accouchement. Ou plutôt : ils sont déjà advenus dans l’Oasis de paix de l’Asie et du Sud Global. BRICS, OCS, OIMed et autres partenariats économiques sont les acrostiches qui matérialisent dans l’Histoire une “foi dure comme le calcium” : Xi Jinping les invoque pour exorciser “la mentalité de guerre froide” et les stratégies contre-productives “de jeux à somme nulle”. Une métanoïa est en cours : elle fait advenir un monde de coprospérité. Le paradigme de la puissance, c’est-à-dire le Royaume des Cieux, a déjà mis un pied sur Terre et ses Chiffres témoignent d’un recul du paradigme du pouvoir : depuis 2025, les pays de l’Ouest ne représentent plus que 12% de la population mondiale; le reste : 88%; et le PIB des BRICS est supérieur à celui du G7. Les USA qui ont perdu la guerre du Vietnam, n’ont pu l’emporter sur l’Iran sous embargo depuis un demi-siècle! La Chine du siècle d’humiliation, l’Indé génocidée par la colonisation britannique, et tous les peuples sacrifiés sur l’autel de la Domination par les Quatre Cavaliers de la Conquête, de la Guerre, de la Famine et des Épidémies, se relèvent dans la gloire d’une Parousie historique : ils sont l’Agneau égorgé debout! Il est l’Heure de “venir” et de “voir”. Certes, la géopolitique droguant l’Occident Global aux prophéties huntingtoniennes du “choc des civilisations” l’illusionnent encore sur sa toute-puissance. Mais pendant qu’elle déverse le délire pervers de son agonie pitoyable, les Trompettes d’une civilisation nouvelle annonce l’Humanité du nouveau Millenium (Apo., XX) qui, sans combattre l’ordre mondial unipolaire, dénonçait l’injustice de l’Ordre basé sur les règles (Rules Based Order) de l’arbitraire et du double-standard. Cette musique est déjà le critère d’un nouveau Règne car on ne pouvait combattre quoique ce soit sans avoir consenti à la nature du pouvoir : on ne peut combattre le pouvoir par le pouvoir sans s’y être déjà rendu et soumis. Il fallait donc que le Sud Global, l’Asie et l’Afrique triomphassent sans offensive et construisissent un nouvel Ordre Mondial Multipolaire sur le fondement des liens de coopération, c’est-à-dire de partenariats non contraignants, d’accords économiques gagnant-gagnant, de projets mutuellement profitables. La participation de plus de 150 pays aux Nouvelles Routes de la Soie illustre et résume le sens historique du concept de “paradigme de la puissance”.
Certes, le nouvel ordre mondial multipolaire n’est pas universellement répandu sur la Terre, mais il n’est plus un idéal lointain ou une vague utopie : ses routes terrestres et maritimes sont les infrastructures de la Nouvelle Jérusalem céleste, invalidant les 800 bases militaires américaines des Cavaliers en déroute. Aux confins du Désert occidental, l’Oasis de l’Asie accueille la reconstruction d’un Temple de la Sagesse. Le XXIe siècle est son siècle : nous sommes entrés dans le “siècle asiatique” (K. Mahbubani, ONU).
Une théophanie est en cours dans l’Histoire. On peut bien croire au Grand Israël promis par Dieu à Abraham, sans tomber dans le piège d’une lecture littérale de Genèse, XV, 18. La Terre promise est une métaphore du paradigme de la puissance. Le Nil et l’Euphrate n’en sont pas les limites géographiques, mais le symbole de ses contradictions harmonisées par la sagesse. Le cadastre divin donné à Abraham n’a rien à voir avec le plan fanatique du Likoud. C’est un projet spirituel et politique. Le Jardin édénique de la puissance que nous avions quitté au néolithique fait son retour dans la géographie et l’histoire : il est toujours un au-delà – au-delà des frontières de la Jungle des pouvoirs construites par l’Occident global. Et il est déjà-là.
Mais il ne s’ouvre qu’à celui qui renonce au pouvoir comme instrument principal de gouvernement, et chante un nouveau Cantique des Cantiques. Cet Au-delà est en chinois tout ce qui se trouve “sous le Ciel” (en chinois, tian xia, 天下) – une “mondialité” dont Xi Jinping traduit le concept comme “communauté de destin pour l’humanité” (renlei mingyun gongtongti, 人类命运共同体), et les moyens en termes d’“accords gagnant-gagnant” (shuangying hezuo, 双赢合作) et de “triple initiative globale” comme “architecture globale de développement, de sécurité et de civilisation” (15 mars 2023).
Libre aux adorateurs de la force de n’y voir qu’un catéchisme ennuyeux! Car il n’y a “pas de contrainte en religion!” (Co II, 256). Il n’y a plus d’image d’ennemi, mais une représentation apaisée du monde, libérée de tout manichéisme, de tout jugement moral et de toute diabolisation, du besoin clivant de détester, de dénoncer, de culpabiliser et de punir dans lequel l’Humanité était tombée après avoir mangé à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. La puissance génératrice de rivalités mimétiques, Satan-le-diviseur est dévitalisé. Les contradictions ne sont plus absolutiséés comme un Mal. Le cœur,l’intelligence de la puissance, lui substitue la distinction axiomatique des amis effectifs et des amis potentiels. Il ne distingue ainsi deux catégories d’êtres humains : les partenaires effectifs, i.e. ceux qui coopèrent déjà, et les partenaires potentiels, i.e. ceux qui ne coopèrent pas encore.
L’injonction christique de “tendre la joue gauche” (Mt, V) illustre ce refus d’antagoniser les relations. On aurait tort d’y voir un encouragement au masochisme. Si on ne grandit pas à s’humilier, sur le plan spirituel on ne grandit pas non plus à réclamer réparation et à se victimiser, à voir le monde à travers les rôles de l’agresseur et de l’agressé, du bourreau et de sa proie, du coupable et de la victime, bref, en usant de son pouvoir pour préserver ses intérêts car tout usage du pouvoir use ou étiole la puissance, et son abus lui est fatal. Toute puissance qui veut croître doit donc rester discrète et convaincre sans contrainte. Sa puissance se mesure à la dose d’affronts qu’elle est capable de supporter sans se soumettre ni se révolter. Elle est le contraire de la résignation et de l’autocensure aussi bien que du ressentiment et de la colère. Nietzsche a vu cela, comme Rousseau avant lui qui soulignait que la puissance est naturellement bonne quand elle déploie les potentialités qui sont en elle, mais corrompue lorsque, empêchée par un obstacle d’atteindre son but, elle s’occupe davantage de l’obstacle pour l’écarter que de son but pour l’atteindre (Rousseau juge de Jean-Jacques, §1). La puissance corrompue qui manque son but et s’amoindrit, c’est le pouvoir. L’authentique puissance ne s’attarde pas aux obstacles, ne rechigne pas aux torts ou pertes subies, poursuit son but et ne s’emploie qu’à faire des additions. Elle transforme les contradictions en complémentarités, la rivalité et les rapports de prédation en coopération, la défiance en confiance. Elle ne veut ni abolir l’obstacle ni anéantir l’ennemi, mais abolir et anéantir la relation rivale en tant que telle.
Ce paradigme philosophique de la puissance ressuscite dans l’histoire par le Sud Global. Comme la chouette de Minerve s’éveillant à la tombée du jour, il prend son envol aux Lumières Sombres de la Modernité et annonce un Évangile opposé au volontarisme des dispensationalistes américains et à toutes les théories de la rédemption par le péché qui ont pu émouvoir les sionistes révisionnistes – car il voit dans la guerre totale non pas le moyen, mais l’avant-dernier signe de la fin des Temps; pas même une continuation possible de la politique mais simplement son échec. Pour gagner la paix plutôt que les guerres, il refuse de réduire l’ennemi humilié à un silence résigné et s’efforce de faire de toute amitié inaccomplie un partenariat réussi, de dépenser sa puissance pour l’additionner et l’augmenter, de donner pour recevoir. Sagesse qui passe pour folie aux regards obsolètes, folie qui contient la plus grande sagesse!
Folie dont la doctrine politique chinoise est accusée de menacer le monde! Accusée de dictature, de génocide, de guerre économique et monétaire, de manigances revenchardes par les nations qui lui ont imposé la mondialisation par le fer et le feu au tournant du XIXe s., provoquée sur tous les fronts par les voleurs qui crient à l’assassin, elle pose un nouveau récit pour la mondialisation à venir : récit souverainiste où chaque nation est invitée à protéger l’intérêt de ses populations sans tentative de manipulation ou stratégie de jeux à somme nulle. La mentalité post-coloniale de la géopolitique jouit d’y diagnostiquer la preuve d’un péril existentiel mais où a-t-on vu jusqu’ici la Chine nous menacer “à nos portes” (Godement) ou fomenter sa “revanche”(Eckman)? Ces formules d’experts intoxiqués à l’hégémonisme forment l’essentiel du discours savant de l’Occident contre la Chine et les BRICS : elles sont hantées par les fantômes d’une culpabilité collective et un échec intellectuel à penser l’altérité.
Une comète de sagesse occidentale était pourtant passée sur le siècle : le souverainisme gaullien tendit sa main confiante à la Chine de Mao, sans révérer mais sans diaboliser son communisme. Le Général se reliait à un peuple, au nom d’une spiritualité de la Liberté des peuples qui exigeait pour lui la réciprocité, exprimée dans la poésie métaphysique d’un “rendez-vous avec l’univers” (31 janvier 1964).
Bien après lui, les instances européistes sont revenues au paradigme immature des rapports de domination et ont redéfini la RPC comme un “partenaire économique” et un “rival systémique” (2019). Car au nom d’une prudence paranoïaque qui suppose que les BRICS ne méritent pas leur confiance, les institutions de l’Occident global ont érigé des règles asymétriques. Mais si loin du contrat universaliste des Lumières, peut-il encore y avoir une justice? En trahissant le principe de réciprocité et de la règle d’or de la morale universelle (Jn XIII, Lv XIX, Ex XX, Mt XXII, etc.), en refusant le dû que tout bonne justice doit rendre à chacun, l’Européisme bruxellois est sorti de l’Histoire. En refusant de reconnaître sa dette de réciprocité, il est peut-être même en train de quitter l’Humanité. Comment s’autoriser à faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fissent, sans contredire la possibilité même de toute relation? La décivilisation européiste a éclipsé la civilisation européenne.
C’est pourquoi on peut dire que la proclamation d’un nouvel ordre multipolaire mondial à l’autre bout du continent eurasiatique est une bonne nouvelle. Les nouvelles institutions internationales (Sommets des BRICS, OCS, OImed, RCEP, etc.) ne veulent que rendre vie aux principes universalistes délaissés par les institutions issues de la Deuxième Guerre Mondiale. Églises nouvelles d’un Évangile éternel, Communautés d’un Evangile indémodable. Le nouvel ordre multipolaire mondial redonne espoir au besoin universel de justice que le paradigme du pouvoir exaspère et déçoit depuis des siècles.
Le vieux monde unipolaire qui nous avait promis la paix et la prospérité, s’enfonce chaque jour dans le cauchemar de la guerre et de la paupérisation, alors que l’Asie est plus propsère, plus créative et pacifique. Dans les pays acquis à l’Occident (Philippines, Japon, Corée du Sud), la rente de domination est régressive, car l’étiquette occidentale est devenue un cible militaire et un handicap moral.
Comme dans la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, la domination triomphale du maître finit par dégrader sa propre liberté tandis que l’esclave persévérant transfigure sa servitude. L’esclave relevé réalise in fine toute la plénitude d’une liberté dont le maître ne saisit plus que la forme vide. Celui-ci tente de maintenir son pouvoir, de se conserver, de continuer à régner en divisant, de séparer la force de ce qu’elle peut, d’empêcher et de contraindre. Mais celui-là qui a conscience de sa faiblesse et de son impuissance travaille à relier les puissances dans l’unité d’une puissance collective plus grande. Virtus unita fortior.
Conclusion : Le kérygme de la Rédemption
Pourquoi le paradigme du pouvoir a-t-il pu s’imposer si longtemps dans l’histoire humaine? Qu’est-ce qui fait obstacle à notre salut collectif dans le paradigme des rapports de coopération? Un problème empêche de répondre simplement, un problème que je tiens pour le problème originaire de la condition humaine et donc aussi de la philosophie : nous sommes des êtres vulnérables et conscients de notre vulnérabilité mais nous avons la tentation de nous en immuniser par la maîtrise d’un pouvoir.
Aussi Epictète disait-il que “la conscience de notre impuissance dans le domaine des choses les plus importantes” est “le commencement même de la philosophie” (Entretiens, II, 11, 1). C’est ce commencement ou cette expérience existentielle inconfortable que veulent esquiver le leurre idolâtre du pouvoir, l’autoglorification de la force, le simulacre de la maîtrise – dont l’hégémonisme et l’impérialisme sont les vaines déclinaisons politiques.
Le paradigme de la puissance assume la part de faiblesse qui seule peut accroître, provisoirement mais joyeusement, notre puissance relative. Non pour triompher finalement mais pour se relier et se nourrir de ces liens comme un stimulant. Non pour en sortir définitivement, mais pour réussir à traverser. Cette co-intelligence des relations ou des associations fécondes est le Point Oméga de l’Histoire. Comme le Christ historique fut un exemple particulier de pauvreté et d’humiliation traversées, le Christ cosmique est l’archétype d’une conscience appelée à s’universaliser, à s’abaisser pour être relevée, à se néantiser pour être humanisée, et à s’humaniser pour être déifiée. Cette déification (théosis) est la Parousie de la fin des Temps. Le Christ n’est plus Jésus lui-même, né de Marie à Bethlehem et mort trente ans plus tard sur le mont Golgotha, mais sa conscience messianique, c’est-à-dire un niveau de conscience revenu à la fin des Temps par une masse de l’humanité qui en atteint le seuil critique. Mutatis mutandis, Xi Jinping citait Wei Shou qui résumait la stratégie d’un pays redevenu libre : “Seul on est vulnérable. Ensemble, on est difficile à briser”. Dans le langage angéologique de la puissance, ces différences de style sont secondaires : le message est le même. Seuls et isolés, nous sommes faibles et mortels, mais dans l’amour des rapports de coopération, nous ressuscitons plus puissants et vivants. Ut mors fortis est dilectio! L’amour est plus fort que la mort!
La vie est puissance absolument infinie de produire des formes, mais la puissance de la forme de vie humaine n’exprime qu’une puissance relative et finie, c’est-à-dire au fond une impuissance. La conscience que nous en prenons, lucidement, et la connaissance des rapports de composition utiles à y faire face sont notre rédemption. Ainsi se parachève l’Evangile de la Multipolarité et son kérygme, par ce refrain : “Hallelujah ! Le paradigme du pouvoir est mort! La puissance est ressuscitée!”.