Une lecture théologique de l’histoire de la multipolarité (versions française et anglaise)
A tous les artisans de paix qui soufflent sur la lumière pour écarter les ténèbres…
Prologue
Au commencement était la puissance. La puissance était force de vie, pur désir d’exister, et tout ce qui désirait vivre et exister était puissance.
Or la puissance était dans le monde des rapports de pouvoir et l’humanité y restait aliénée. Et l’humanité ne l’a pas reconnue. Mais à ceux qui l’ont reconnue et qui croient en elle plus qu’aux forces de la division, il a été donné de devenir apôtres de paix pour un nouvel ordre mondial multipolaire.
La puissance s’est manifestée dans le monde, et nous célébrons sa gloire finale à l’écart de la violence des rapports de force et de domination. Les hommes de bonne volonté oeuvrant pour réaliser la Communauté de Destin en rendent témoignage et proclament : “Après les guerres sans fin de l’Occident global qui ont accaparé le monde, viennent les Trois Initiatives Globales pour une Architecture de développement, de sécurité et de civilisation. Elles réhabilitent le bien commun contre les détenteurs privés, et rétablissent les droits de la puissance, contre ceux du pouvoir. Parce qu’avant le pouvoir était la puissance”. Ses apôtres témoignent de son Plérôme dans la grâce : ils n’ont pas cru aux forces de la géopolitique, mais ils proclament la vertu surnaturelle des liens de coopération. Ils ont reçu grâce sur grâce pour nommer le Logos, le point Oméga de l’Histoire, le Christ universel.
Notions clés : puissance vs. pouvoir; Ordre mondial multipolaire et Communauté de destin pour l’humanité; Architecture de développement, de paix et de civilisation; bien commun/ vs. bien privé; Plérôme; Grâce; Logos, point Oméga de l’Histoire, Christ universel.
- De la Genèse de la multipolarité
Avant d’être une volonté, la multipolarité a bien d’abord été un fait qui s’est construit au fil du long processus millénaire de la révolution néolithique. Elle est le fruit d’un processus évolutif de la vie sorti de la “soupe primordiale”, qui se complexifie par un hasard dirigé depuis 3,5 milliard d’années pour étendre son champ relationnel afin de devenir conscient. La vie veut se connaître. La conscience est son dernier instrument.
Au paléolithique, la vie du chasseur-cueilleur était précaire. Certes, l’humanité avait depuis longtemps inventé des outils (2,5 millions d’années depuis le premier silex) et elle avait acquis la maîtrise du Feu (il y a environ 500 000 ans) autour duquel les premiers foyers de société s’étaient créés; elle s’était hissée au sommet de la pyramide alimentaire, mais les jeûnes forcés par des hivers trop longs et les caprices météorologiques lui étaient trop souvent fatals. Il y a environ 10 000 ans, la révolution agraire qui permit de domestiquer les céréales et les animaux fut la réponse idoine à ce problème persistant, et elle engendra à peu près simultanément les premiers foyers de civilisation, les premières cités-Etats du néolithique tardif, en Amérique centrale, en Egypte et Mésopotamie, dans la vallée de l’Indus et les grandes plaines de Chine centrale.
Cette révolution technique devait donner à l’humanité de nouveaux moyens de puissance, c’est-à-dire de conservation, qui l’affranchissaient en partie des aléas de la nature. Ce processus d’abstraction a donné à la vie des nouveaux citadins les garanties de leur perpétuation et de leur essor démographique.
Il n’alla toutefois pas sans déception, dispute et contestation, comme en témoignent les premiers textes consécutifs à l’invention de l’écriture. Après être sortie du sein fusionnel de la nature originaire, l’humanité s’est clivée et retournée en partie contre elle-même dans un geste violent comme un fratricide. Car tous les hommes n’avaient pas accepté de croire aux promesses d’une sédentarité qui dissimulait péniblement tant de menaces d’aliénation. L’objet de la domestication en cours n’était pas seulement la céréale ou l’animal, mais bien l’humain lui-même (J.C. Scott). Des conflits s’ensuivirent dont les textes fondateurs ont consigné le souvenir. Le chapitre IV du Livre de la Genèse raconte le meurtre d’Abel par Caïn. La victime était ce peuple de bergers nomades dont l’orgueil était insupportable à l’agriculteur sédentaire. Caïn l’assassin est l’archétype du cultivateur sédentarisé devenu à ce point étranger à son frère qu’il ne peut plus le nommer que par la tare qui justifiait son sacrifice, à savoir l’orgueil – puisque tel est bien en hébreu le sens du mot Abel.
Ce mythe tragique retrace le processus fondateur d’une culture qui sanctifie le paradigme du pouvoir comme matrice des rapports violents de force et de domination. Le discours d’autojustification du vainqueur restitue cependant l’angoisse et la culpabilité qui l’accompagnent : le Dieu de la Genèse protègerait Caïn de la colère légitime que son acte suscite, en le bénissant sept fois et en bénissant même ses descendants jusqu’à soixante dix sept fois. Comme Freud l’a rappelé, la culture est un produit de cette mauvaise conscience, son refoulement plus ou moins raté : elle est une mystification de la violence fondatrice. Sa prétention civilisatrice est contredite par une dissonance que rend le motif biblique de la Chute. Et la bénédiction de Caïn est l’antiphrase de sa condamnation spirituelle.
Comment dès lors faire téchouva, se repentir et réparer l’unité déchirée du monde, retrouver le chemin pacifiant de l’innocence originelle ? En reconduisant l’aveuglement collectif des rapporrts de pouvoir par les mythes mensongers qui cultivent des images d’ ennemis ou bien en inventant de nouveaux moyens de liaison? Car lier vraiment ou relier, c’est surmonter le simulacre de relations que sont les relations rivales (minées par les passions tristes de l’envie, de la haine et de la culpabilité, par le ressentiment envers autrui et soi-même), et c’est faire acte d’intelligence : c’est le projet de toute vraie religion, de toute démarche véritablement rédemptrice (R. Girard). C’est à cette hauteur que culminent les Evangiles, la Bhagavad Gita et le Daodejing, et des auteurs inspirés tels que Montaigne, Spinoza, Saint-Exupéry ou Simone Weil.
The Gospel of Multipolarity
A Theological Reading of the History of Multipolarity
Prologue
In the beginning was potency. Potency was the life force, the pure desire to exist, and all that desired to live and exist was potency.
But potency resided in the world of power relations, and humanity remained alienated from it. And humanity did not recognize it. But to those who did recognize it and who believe in it more than in the forces of division, it has been given to become apostles of peace for a new multipolar world order.
Potency has manifested itself in the world, and we celebrate its final glory apart from the violence of power relations and domination. People of goodwill working to realize the Community of a Shared Future bear witness to this and proclaim: “After the endless wars of the global West come the Three Global Initiatives that illuminate its Architecture of development, security, and civilization. They restore the rights of potency, against those of power. Because before power was potency.” His apostles bear witness to his Pleroma in grace: they did not believe in the forces of geopolitics, but they proclaimed the supernatural virtue of cooperative bonds. They received grace upon grace to name the Logos, the Omega Point of History, the universal Christ.
- On the Genesis of Multipolarity
Before being a deliberate choice, multipolarity was first and foremost a fact, constructed over the long, millennia-long process of the Neolithic Revolution. It is a product of the evolutionary process of life emerging from the primordial soup, a process that has been growing more complex for 3.5 billion years, expanding its relational scope through a directed chance that seeks to become conscious.
In the Paleolithic era, the hunter-gatherer’s life was precarious. Certainly, humanity had long since invented tools (2.5 million years since the first flint) and had mastered fire (around 500,000 years ago), around which the first centers of society had formed; it had risen to the top of the food chain, but the forced fasts caused by excessively long winters and the vagaries of the weather were all too often fatal. Around 10,000 years ago, the agrarian revolution that domesticated grains and animals was the ideal response to this persistent problem, and it gave rise almost simultaneously to the first centers of civilization, the first city-states of the Late Neolithic period, in Central America, Egypt and Mesopotamia, the Indus Valley, and the great plains of central China.
This technological revolution was to provide humanity with new means of power, that is, of self-preservation, which partially freed it from the vagaries of nature. This process of abstraction provided the lives of the new city dwellers with the guarantees of their perpetuation and demographic growth.
However, this was not without disappointment, dispute, and conflict, as evidenced by the first texts following the invention of writing. After emerging from the unified embrace of nature, humanity split and turned, in part, against itself in a violent act akin to fratricide. For not all people had accepted the promises of a settled lifestyle that so painfully concealed so many threats of alienation. The object of the ongoing domestication was not merely grain or animals, but humankind itself (J.C. Scott). Conflicts ensued, the memory of which was recorded in foundational texts. Chapter IV of the Book of Genesis recounts the murder of Abel by Cain. The victim was this people of nomadic shepherds whose pride was unbearable to the settled farmers. Cain the murderer is the archetype of the settled farmer who has become so estranged from his brother that he can no longer name him except by the flaw that justified his sacrifice, namely pride – since that is indeed the meaning of the word Abel in Hebrew.
Like the Greeks who followed Alexander the Great, the Romans, Byzantines, Carolingians, Germanic peoples, and Americans all vied for the hegemonic empire. The justification of war through the self-fulfilling prophecy of Evil, with which the political figure of the Other is identified, imprinted the profound mark of imperialism on the collective imagination, equating respectability with inspired fear. Many peoples, aware of the illusions of mimetic rivalry, were nonetheless forced to disappear: this was probably the case of the Gauls under Caesar’s pressure until 50 BC, of those whom the Crusaders called Cathars in the 12th and 13th centuries in southern France, or even of the Chinese dynasties, Song and Ming, replaced by foreign invaders.
How then can we do teshuvah, repent, and repair the shattered unity of the world, rediscovering the peaceful path of original innocence? By perpetuating the collective blindness of power relations through the deceitful myths that cultivate images of enemies, or by inventing new means of connection? For to truly connect or reunite is to overcome the simulacrum of relationships that are rivalrous relationships (undermined by the sorrowful passions of envy, hatred, and guilt, by resentment toward others and oneself), and it is an act of intelligence: this is the project of every true religion, of every genuinely redemptive endeavor (R. Girard). It is at this level that the Gospels, the Bhagavad Gita, and the Daodejing, and inspired authors such as Montaigne, Spinoza, Saint-Exupéry, and Simone Weil, reach their culmination.