Une ruse de l’Histoire pour un changement de paradigme.
Subtilités de la stratégie chinoise en Asie du Sud-Ouest (2026).
Un changement de paradigme politique et civilisationnel voulu par les pays émergents s’est engagé depuis la crise des Subprimes (2008) et s’est accéléré avec l’arrivée de Xi Jinping à la tête de la RPC en 2013. Cette contestation morale du paradigme de la “modernité occidentale”, dénonce l’iniquité des rapports de pouvoir, c’est-à-dire l’injustice des rapports asymétriques de domination et de soumission, à laquelle les BRICS opposent l’espérance d’un monde alternatif fondé sur des rapports de coopération, c’est-à-dire une architecture de paix, de développement économique et civilisationnel. Mais cette contestation est contestée en retour par les hégémons de l’Empire et ses vassaux désormais aux prises avec les risques d’un piège de Thucydide. Cherchant à freiner l’Histoire, ils la précipitent. Les BRICS voudraient sans doute l’accélérer, mais ils temporisent par crainte de l’affrontement militaire et nucléaire. Des deux côtés, les paradoxes des acteurs historiques hâtent la révolution avec plus d’efficacité que leur raison et leur volonté consciente – conformément à la thèse hégélienne de la “ruse de l’Histoire”. Ils ne font pas ce qu’ils croient faire parce qu’ils sont illusionnés par les passions qu’agitent des intérêts plus ou moins aveugles. Mais ni la démesure ni la complexité des moyens ne parviennent à paralyser la Nécessité historique qui semble s’en nourrir, comme le feu le fait du bois qu’on jetterait dessus pour l’étouffer, sans doute parce que, comme le disait Hegel, “rien de grand ne se fait sans passion”. Pour savoir si un événement significatif est bien en gestation sous le chaos des faits épars, il faut poursuivre l’exégèse critique de ceux qui sont susceptibles de le valider.
Cette fin grandiose vers laquelle semble courir l’Histoire dans le tournant qui est le nôtre, c’est un monde multipolaire libéré des cruautés de la décivilisation occidentale et de ses rapports de domination. C’est la réfutation historique d’un universalisme hégémoniste, assumé dans la doctrine Wolfowitz (1994) et le discours de Tony Blair à Chicago (1999), au nom d’un autre universalisme, multiperspectiviste et pacifiste, hérité de la Conférence de Bandung (1955).
La contradiction qui anime le processus révolutionnaire menant des rapports de pouvoir aux relations de puissance ne se résume pas au face à face de deux blocs antagonistes. Leur rivalité est la contradiction principale qui progresse vers sa résolution par le jeu des contradictions secondaires. Le conflit irano-américano-israélien (irano-USraélien), de l’opération Rising Lion ou Midnight Hammer (2025) à l’opération Epic Fury (2026), est l’un de ces tableaux secondaires – à côté du conflit russo-otanokiévien, des théâtres d’opérations sud-amércaines, du détroit de Taïwan, etc. On ne peut s’en faire une représentation suffisamment adéquate sans tenir compte des objectifs et stratégies des principaux agents révolutionnaires – dont la RPC fait évidemment partie.
Tant que les contradictions secondaires n’ont pas éclaté et qu’elles restent indécises, la contradiction principale en reste à un stade formel. Bien que consciemment formulée et clairement théorisée, elle reste inactive ou impuissante. C’était le cas dans les années 1991 à 2022, c’est-à-dire de l’effondrement du contre-pouvoir soviétique à la guerre russo-otanokiévienne. Dans la situation actuelle, ce qui est remarquable est que le facteur contre-révolutionnaire oligarchique USraélien prend activement l’initiative et joue un rôle catalytique qui précipite son propre effondrement, tandis que le facteur révolutionnaire irano-russo-chinois, en dépit de ses intérêts vitaux à intensifier et à hâter le conflit, joue un rôle bien plus passif, n’avançant ses pions qu’avec réserve. C’est sur les raisons de cette hésitation que se focalise mon présent propos.
En théorie, la RPC, depuis Mao Zedong, a cherché à promouvoir un modèle politique alternatif à celui de la gouvernance occidentale, au moins pour la préservation de ses intérêts et de sa propre souveraineté. Dans cette perspective, il était donc cohérent qu’en 1955 elle s’associât aux pays non-alignés de la Conférence de Bandung. Toutefois en 1971, Nixon choisit de la réintégrer dans le grand concert des Nations en la substituant à Taïwan comme membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU (résolution n° 2758). Accentuant cette tendance après 1978, elle prit un tournant libéral sous la direction de Deng Xiaoping – l’immense majorité de la communauté internationale semblant consentir au privilège de l’économie sur la politique. La doctrine de Deng peut se définir, en Chine, comme ce parti pris d’un “profil bas” sur le plan politique, au profit d’une libéralisation du régime et de son économie.
Après la crise des Subprimes et l’arrivée de Xi Jinping (2013), la RPC a salué et enrichi mais considérablement compliqué cet héritage en réhabilitant la politique contre l’économie, privilégiant à nouveau l’anti-impérialisme à l’enrichissement. En théorie, la Chine de Xi ne veut pas prendre la place des USA, mais seulement satisfaire ses objectifs de prospérité à long terme par une stratégie d’accords gagnant-gagnant. D’où la mise en place de mégaprojets (les Nouvelles Routes de la Soie, NRS) et les institutions internationales nouvelles (OCS, RCEP, OIMed, Sommets des BRICS) qui ont amorcé une dédollarisation du commerce mondial, intensifiant l’hostilité occidentale contre la Chine, visée alors comme “rivale systémique” par les USA et ses vassaux (UE, 2019). La contradiction principale, jusqu’alors plus ou moins latente, se réveillait et entrait dans une phase active : la Chine prétendait être en mesure de “brandir l’étendard” d’une politique de coopération et de retour au Droit International, face à l’hégémonisme dépassé du vieux monde occidental, à l’unilatéralisme inique d’un “ordre basé sur des règles” (“rules based order”), c’est-à-dire d’une politique du double standard.
Soucieuse d’éviter toute initiative qui pourrait être prise pour une provocation, attentive à toute surenchère qui risquerait de donner à l’impérialisme occidental les prétextes dont il a besoin pour justifier ses guerres, la RPC n’a signé aucune alliance militaire. Elle a même eu l’occasion de marquer ses distances avec son protégé nord-coréen, et elle a été d’une prudente retenue dans la gestion des crises intérieures (tibétaine, ouïghoure, hongkongaise, taïwanaise…) en dépit de la politique d’affirmation affichée par Xi Jinping depuis 2014. Cette retenue dans la pratique politique caractérise le style chinois du projet politique d’une “communauté de destin pour l’humanité” : elle permet de questionner les réflexes bellicistes d’un Occident dirigé par une forme dégénérée de la classe bourgeoise désormais nommée “classe Epstein”.
Le conflit irano-USraélien (2025-2026) au moment décisif du déclin du camp occidental, révèle les difficultés du positionnement stratégique chinois. D’un côté, l’Iran fait partie des BRICS et elle est un relai majeur des NRS depuis ses débuts (2013-2014) : il était donc indispensable de lui tendre la main. Mais elle est sous embargo depuis 47 ans, parce que considérée comme un obstacle à la domination anglo-israélo-américaine au Proche-Orient : en prendre le parti aurait été polémique. L’aile droite de la politique chinoise jugeait plus pertinent de se rapprocher des richissimes monarchies sunnites du Golfe, tant sur la plan économique, que sur le plan géopolitique, au regard de leurs relations fructueuses avec les USA.
Une ambiguïté semblable traversait la politique chinoise à l’égard de la nation israélienne que Mao n’a jamais reconnue – Deng Xiaoping n’ayant normalisé leurs relations diplomatiques qu’en 1992. Bien que B. Netanyahou ait convaincu la RPC d’investir en 2016 dans le port de Haïfa, une rhétorique dénonçant le fascisme israélien a fait son retour en Chine suite au génocide de Gaza. Elle a évidemment assombri le climat des échanges politiques et économiques entre la RPC et Israël depuis 2024.
Cela n’a pas empêché la RPC de prendre à l’égard de l’Iran des positions qu’on a pu juger maladroites. A Riyad en 2020, au Conseil de Coopération du Golfe (CCG), la RPC a signé un document validant la souveraineté des Emirats Arabes Unis sur trois îles également revendiquées par les Iraniens, et a même confirmé cette signature une deuxième fois, en 2024. Lorsque les Iraniens l’ont dénoncée, comparant leur situation à celle de la RPC vis-à-vis de Taïwan, Xi Jinping a dû dépêcher une caravane diplomatique en urgence, sans qu’on puisse dire avec certitude qu’il ait réussi à effacer l’offense et le sentiment d’amertume des Iraniens.
La RPC a donc été hésitante dans ses rapports avec l’Iran, et en dépit de partenariats effectifs au sein des BRICS, elle a sous-estimé les subtilités du système politique iranien, négociant surtout avec le gouvernement civil dont la modération facilitait les échanges, mais négligeant sans doute le dialogue direct avec les Gardiens de la révolution et le clergé chiite parce qu’ils étaient plus déterminés et rigoureux dans leur lutte idéologique contre l’Occident. On peut supposer qu’au-delà du soutien au commerce du pétrole iranien (représentant environ 15% des importations chinoises), la RPC n’ait pas voulu afficher trop de solidarité avec un régime contesté à l’intérieur comme à l’extérieur, parce que ce soutien était susceptible de ternir son image internationale.
La diplomatie chinoise a activement œuvré au réchauffement des relations des pays arabes et de l’Iran, les amenant à régulariser leurs relations diplomatiques en mars 2023. Mais il lui était difficile de prendre des positions plus tranchées, d’une part à cause du contexte instable de toute l’Asie du Sud-Ouest, d’autre part à cause des contradictions internes du PCC dont l’aile gauche maoïste poussait pour un soutien accru à toutes les forces anti-impérialistes, tandis que l’aile droite, dengiste, préférait l’intérêt de ses relations commerciales avec les pays arabes à la lutte politique aux côtés de l’Iran .
La RPC a choisi de dépasser toutes ces contradictions de géopolitique et de politique interne en adoptant la posture de l’arbitre diplomatique international, à la fois impliqué et impartial. Ce choix explique pourquoi, le 11 mars 2026 à l’ONU, elle a refusé de prendre parti pour l’Iran, n’opposant pas de veto à la Résolution n° 2817 que le complexe USraélien déposait pour dénoncer “l’agression” iranienne. L’absence de veto chinois a pu décevoir ou surprendre tous ceux qui dénoncent l’inversion accusatoire des auteurs de l’opération Epic Fury, car selon les termes définis par l’ONU en 1974 sur le sens de l’agression, l’Iran avait tous les droits de se défendre contre Israël et les bases américaines hébergées par les pays arabes. Selon cette Convention, elle aurait même eu le droit, si elle en avait eu les moyens, de répliquer sur le territoire américain – comme Thierry Meyssan l’a clairement expliqué sur son Réseau Voltaire.
Les Russes ne se sont pas plus opposés à cette résolution que les Chinois, sans que nul ne doute du soutien que ces deux pays offrent à l’Iran en sous-main, puisqu’on sait notamment que le système chinois de GPS Baidu a été mis au service de l’armée iranienne. Ils ont surtout, dès le 12 mars, proposé une nouvelle résolution à l’ONU condamnant “toute attaque”, visant donc aussi celles des USA et d’Israël, et soulignant habilement la coresponsabilité de ceux qui s’ingénient à se présenter comme des victimes. Il n’est guère étonnant que les USA, quant à eux, n’aient pas hésité à y opposer leur veto.
Cette proposition de résolution, bien que rejetée, fait passer un message clair. La Chine n’est pas indifférente au sort de l’Iran, puisqu’elle demande que ses agresseurs soient également condamnés, mais elle appelle à la paix plus encore qu’à la victoire d’un parti au conflit, à un effort moral pour maturer et élever les relations internationales au-dessus des rapports de pouvoir.
Comme j’ai tenté de l’expliquer (en détail dans Xi Jinping entre Marx et Confucius, 2023, ou succinctement dans cet article de 2024 :
https://www.institutschiller.org/L-idee-de-Justice-et-l-harmonie), le pacifisme ne réussira pas en dénonçant frontalement le bellicisme expert dans l’art de l’inversion accusatoire. Les nations ne sortiront pas du cauchemar des guerres impérialistes en renversant simplement les rôles de bourreau et de victimes : la victimisation est un procédé insuffisant. Nous ne grandirons pas collectivement et nous n’entrerons pas dans des relations de coopération en renversant les rapports de pouvoir : il faut les abolir. Sur ce point, la Chine suit une ligne claire. Elle ne prend pas position pour l’“axe du bien” contre celui du mal; elle alerte plutôt contre la “mentalité de guerre froide” et les jeux “à somme nulle”; elle invite à clarifier les stratégies de partenaires qui, malgré les divergences initiales d’intérêts ou les rivalités, peuvent choisir de chercher en commun les stratégies d’une satisfaction mutuelle. Sans altruisme angélique mais sans égoïsme prédateur, elle propose une méthode de coresponsabilité, fondée sur cette observation psychologique : on ne satisfait durablement ses propres intérêts qu’en permettant aussi aux autres de satisfaire les leurs.
Le martyr des dirigeants iraniens de l’opération Epic Fury a signé la participation iranienne à la lutte contre l’impérialisme comme une contribution de premier plan, de façon bien plus efficace que n’aurait pu le faire un engagement chinois dans la dispute. Ce n’est pas le déversement de condamnations partisanes ou l’engagement solidaire de la Chine, mais la manifestation ou la révélation du potentiel objectivement en jeu dans le rapport des forces qui oriente la victoire. Il suffit de le laisser jouer et de l’accompagner, sans s’épuiser à en modifier le cours ou à en hâter l’issue. Dans cette stratégie sans attentisme ni volontarisme, sans passivité ni héroïsme, la Chine est fidèle aux principes millénaires d’une sagesse que résume le Traité de l’art de la Guerre de Sunzi.
La neutralité chinoise n’est donc ni opportuniste ni cynique. Depuis sa position d’arbitre, la demande chinoise à l’Iran de garder ouvert le détroit d’Ormuz (où les pays qui payent le pétrole en yuan peuvent circuler librement) révèle ses intentions profondes : ce 12 mars à l’ONU, M. Fu Cong (représentant la RPC) rappelait aux américains et aux israéliens que le prolongement de la guerre obligeraient les Iraniens à s’en défendre en maintenant le blocage que les Américains ont intérêt à lever. Cet arbitrage procède d’une logique pragmatique de satisfaction mutuelle des intérêts. Elle tente de s’élever au-dessus des contradictions géopolitiques et politiques internes. En politique interne en effet, elle satisfait l’aile gauche du PCC puisqu’elle condamne toute agression impérialiste. Mais elle satisfait son aile droite parce qu’elle prêche pour la réouverture du détroit indispensable aux alliés arabes et au commerce mondial. Sur le plan des relations internationales, elle permet de dépasser le manichéisme USraélien, sans tomber dans le piège du triangle de Karpman (bourreau-victime-sauveur).
L’Histoire avance comme une ruse de la raison. Pour les acteurs de l’Histoire, la confusion des conflits est d’autant plus féconde que les passions à l’œuvre sont vitales; la crise est alors une opportunité (en chinois, le même mot, weiji, désigne d’ailleurs les deux notions). Elle est l’occasion de faire entendre de nouvelles propositions, quant aux buts à poursuivre et aux moyens de les atteindre.